1960-2026 : le vignoble suisse revit la même crise
Surproduction, baisse de consommation, concurrence des importations, coûts de production en hausse, vignerons en colère et appels à l’aide de la Confédération : à lire une étude consacrée au vignoble suisse en 1962, on a parfois l’impression de parcourir la presse de 2026. Retour sur une crise oubliée qui ressemble étrangement à celle d’aujourd’hui.

Des caves pleines dans un pays qui manque de vin
En 2026, les professionnels du vin suisse répètent à l’envi que le marché est saturé. Les ventes reculent, les stocks s’accumulent , Confédération et cantons financent l’arrachage de vignes. Pourtant, la Suisse continue d’importer massivement du vin étranger. Cette contradiction n’est pas nouvelle. En 1962 déjà, la géographe Françoise Daillens s’interrogeait dans «La vigne et le vin en Suisse » sur ce qu’elle appelait un « apparent paradoxe ». La Suisse consommait alors entre 1,7 et 1,8 million d’hectolitres de vin par an, alors que sa production restait inférieure à ce volume. Malgré cela, les caves débordaient et les vignerons peinaient à écouler leur récolte. L’explication était déjà connue : le pays produisait p du vin blanc alors que les consommateurs préféraient le rouge. Les importations continuaient à entrer pour satisfaire cette demande tandis que les cuves de Chasselas restaient pleines. En 1960, les autorités estimaient que 250 000 hectolitres de vin suisse invendu encombraient encore les caves avant les vendanges suivantes.
Les importations, éternel bouc émissaire
Comme aujourd’hui, les importations occupaient une place centrale dans les débats. Les vignerons des années 1960 accusaient les vins étrangers de casser les prix et réclamaient une fermeture plus stricte des frontières. Ils se souvenaient avec nostalgie des années de guerre durant lesquelles les importations étaient limitées et les affaires florissantes. Pourtant, l’étude démontre déjà que la réalité était plus complexe. Les importations de vin étaient liées à l’ensemble de la politique commerciale suisse. La France achetait du fromage suisse, l’Italie du bétail, l’Espagne des produits industriels. Le vin servait de monnaie d’échange dans un vaste système économique que la Confédération ne pouvait pas remettre en cause sans conséquences.
Soixante ans plus tard, le discours n’a guère changé. Les organisations viticoles dénoncent régulièrement les volumes importés alors que les adversaires de mesures protectionnistes rappellent les contraintes des accords commerciaux internationaux. L’étude de 1962 met toutefois en lumière un élément particulièrement actuel : les importations ne s’adaptent jamais parfaitement aux récoltes nationales. Lorsque la production suisse augmente brusquement, les volumes importés continuent souvent d’arriver selon des mécanismes commerciaux déjà engagés. Le résultat est un marché saturé et une pression immédiate sur les prix. Difficile de ne pas y voir un écho des débats de 2026 autour du couplage entre importations et ventes de vin suisse proposé par le Conseil fédéral.
Les coûts explosent et les revenus stagnent
Le troisième grand thème de la crise des années 1960 pourrait être repris mot pour mot dans les assemblées viticoles actuelles : les coûts augmentent plus vite que les revenus. Déjà à l’époque, les producteurs dénonçaient la hausse des salaires, la raréfaction de la main-d’œuvre et l’augmentation constante des charges d’exploitation. Les « effeuilleuses », indispensables aux travaux estivaux, voyaient leur rémunération grimper année après année. Les ouvriers agricoles devenaient difficiles à recruter et les exploitations devaient investir toujours davantage dans les traitements, le matériel et la mécanisation. Le diagnostic formulé en 1962 semble étrangement contemporain : les coûts de production progressent alors que le prix du vin reste soumis à la concurrence et à la loi du marché. Aujourd’hui, les vignerons évoquent les mêmes difficultés. Les salaires augmentent, les normes se multiplient, les investissements environnementaux deviennent indispensables et les marges commerciales restent sous pression. Entre les années 1960 et 2026, les chiffres ont changé, mais le mécanisme économique demeure très similaire.
Les solutions d’hier pour les débats d’aujourd’hui?
Face à la crise, les autorités des années 1960 n’étaient pas restées inactives. Elles cherchaient déjà à adapter le vignoble au marché. La première mesure a consisté à limiter l’extension des surfaces viticoles et à réserver la vigne aux terroirs les plus favorables. Le « Statut du Vin » instaurait des zones où la plantation était autorisée et d’autres où elle était interdite. Certaines vignes plantées hors zone furent même détruites par décision des autorités. La deuxième réponse visait à modifier l’encépagement. Puisque les consommateurs préféraient le rouge, la Confédération encouragea financièrement la reconversion d’une partie du vignoble blanc. Des subventions furent versées aux producteurs qui remplaçaient leurs cépages blancs par du Pinot noir ou du Gamay. Enfin, les organisations professionnelles investissaient massivement dans la promotion. Les Valaisans misaient sur quelques marques fortes – Fendant et Dôle – tandis que les Vaudois cherchaient à simplifier une offre jugée trop complexe pour le consommateur. Aujourd’hui encore, les discussions tournent autour des mêmes axes : réduire certaines surfaces, adapter la production aux attentes du marché, renforcer les marques collectives et améliorer la commercialisation.
Une leçon pour 2026
Ce qui frappe à la lecture de ce document de 1962 n’est pas tant la ressemblance des symptômes que celle des interrogations. Les vignerons d’alors se demandaient déjà comment vendre un vin plus cher à produire que ses concurrents étrangers. Ils s’inquiétaient d’une consommation en recul, de coûts croissants et d’un marché qui semblait leur échapper. Ils réclamaient davantage de protection tout en cherchant à améliorer la qualité et l’image de leurs produits. Les mesures prises à l’époque ont permis au vignoble de croître, passant de 12 300 hectares en 1960 à plus de 15 000 à l’heure actuelle. Un même rebond est-il possible aujourd’hui? Est-il souhaitable? C’est la question.


