Edito et sommaire | Guides et tableaux | La vigne et son environnement | Vin, culture et société | Au RDV des professionnels | Au RDV des consommateurs | A la cave | Entre poison et guérison | Autour du flacon | En dégustant  | A table | La Romandie viticole | Hors de chez nous |









Liste des derniers articles parus....

Archives

Nouvelle perspective sur l’épopée du Phylloxera

On a récemment retrouvé, enfoui dans une guérite, un document dont seuls l’exceptionnelle rareté et le caractère unique de son contenu témoignent de sa valeur.  Datant du milieu du XXe siècle cette biographie nous conte l’histoire de Dactylosphaera vitifoliae, mieux connue sous le nom de Phylloxéra. Nous en reproduisons ici le contenu.
Après des mois de vie paisible, mes jours sont désormais comptés. Riche et instructive, mon histoire, elle, se doit d’être contée. C’est probablement ici, sur les coteaux ensoleillés du Valais, que je finirai ma vie, peu de temps après y avoir posé les pattes. Car je ne suis en effet pas d’ici. Ni des alentours d’ailleurs. J’ai vu le jour bien loin, de l’autre côté de l’Atlantique quelque part sur la côte est des Etats-Unis. Fille unique, je n’ai connu ni mon père ni ma mère. Ne me plaignez point, c’est ainsi chez nous. Une fois la fin de l’été arrivée, hommes et femmes, fraîchement nés se rencontrent, s’aiment et déposent un œuf, unique comme leurs amour, sur une feuille de vigne. Image d’Épinal… elle annonce une fin proche. Ainsi, les deux parents meurent avec l’été et ne survit alors que cet œuf jaune, toujours femelle, et qu’on appelle d’hiver. C’est à ce moment et dans cet oeuf que j’entre dans l’histoire. Après avoir grandi toute la saison froide dans mon petit royaume ovoïde, qui avait d’ailleurs entre temps passé du jaune au vert, il me fallait bientôt sortir afin d’élargir mon horizon, qui était, il faut bien l’avouer relativement restreint jusqu’alors. Seule mais déterminée, le monde me tendait alors les pattes. Dans mon jardin d’hiver, j’avais eu le temps de faire mon éducation. Les longues heures froides avaient été dédiées à l’édification de ma conscience, à mon érudition et à une profonde réflexion quant au sens à donner à ma vie. Il fut vertical. En quittant mon œuf, j’avais en effet découvert que le but de ma vie, au même titre que celui de mes cousines - nées comme moi au printemps- consistait à quitter ma feuille et à descendre le long du cep. Bien décidée à faire honneur à ma lignée, je partis donc, enivrée de l’air du printemps, à la conquête de la racine, contrée où toute fille de bon œuf se doit d’établir sa demeure. Dans les vignes partout autour du monde, nous étions ainsi des milliards de jeunes à migrer vers la terre nourrissant l’espoir de remplir nos ventres neufs et désespérément vides. Après une journée de marche en compagnie de mes consoeurs, je posai finalement mes valises dans mon nouveau chez moi et me préparai à faire enfin mon premier repas. Affamée, je n’eus guère de considération pour l’étiquette. En hâte et sans gêne, je me lançai à l’assaut de la racine dont j’avais rêvé si longtemps. Miracle ! Une sève douce coula dans mon gosier et je frémis sous ma carapace jaune.
Mais je n’eu malheureusement point le temps de profiter de ce nouveau bonheur. Voilà que la terre se mit soudain à trembler. Tout semblait s’écrouler autour de moi. On en voulait à ma racine! Après quelques jours de tumultes, j’appris de mes colocatrices la cause de tout ces tourments. L’une d’elle savait que nous et nos ceps nous trouvions en fait sur un navire en partance pour l’Europe. Ah si seulement mes parents avaient pu me voir, moi, leur fille unique, traversant fièrement les océans sur sa racine. Je me sentais pousser des ailes. Au figuré seulement, car chez nous, les ailes ne sont pas monnaie courante1. Seules quelques générations en sont dotées.  Mais ne nous égarons point. Ce qui m’occupe pour l’instant c’est mon voyage. D’autres avant moi avaient tenté d’atteindre le Vieux Continent. Sans succès. La durée du voyage avait malheureusement eu raison d’eux. Mais le monde changeait et au milieu du XIXe , j’avais bon espoir et foi dans le progrès. Rêvant et mangeant, j’eus à peine le temps d’effectuer ma deuxième mue –nous autres en faisons trois avant d’atteindre l’âge de raison-  que nous arrivions déjà, au début de l’été 18632; et après seulement 10 jours de mer, sur les côtes françaises. J’appris plus tard que d’autres phylloxeras étaient au même moment en train d’aborder l’Angleterre. Nous étions en fait des milliards la tête haute et la patte conquérante bien décidés à trouver une vie meilleure dans des vignobles du Vieux Continent.
Une voisine m’avait conté les merveilles de la gastronomie française. Grâce à ses nombreuses relations haut placées, elle avait eu la chance d’être invitée à manger sur une racine de Vitis Vinifera (plant Européen). Expérience mémorable selon ses dires. J’avais dès ce jour nourri l’espoir secret de pouvoir goûter moi aussi un jour à ce mets fameux. Et le voilà enfin arrivé ce jour mémorable où pour la première fois j’allais connaître la racine européenne. J’aurais peine à vous décrire la perfection de sa sève. Subtile, douce, sucrée mais jamais écoeurante. Elle était sans conteste la reine des racines. Après 10 jours passés à me délecter de ce nectar, je trouvai le temps d’effectuer ma troisième mue. J’entrai ainsi, en France, à l’âge adulte. Toute femme libérée et conquérante que j’étais, les nécessités de mon espèce m’imposaient alors de prolonger ma lignée. Il me fallait pondre. Maugréant contre ces obligations qui me détournaient momentanément de mon assiette, je me rassurai en me disant que moi au moins, je n’avais pas besoin de perdre du temps à faire la coquette pour la conquête d’un mâle. Et je suis allée pondre entre 40 et 100 œufs qui allaient me donner autant de filles, à qui je pourrais inculquer les principes de la conquête du vignoble.
Si mes jeunes années furent paisibles, insouciantes et heureuses, plus j’avançais en âge et plus j’entendais le tonnerre gronder sur ma tête. Les hommes s’affolaient à la vigne. On les entendait crier. Les feuilles tombaient, les ceps se mourraient. Une maladie invisible semblait ronger la vigne. Désemparés ils constataient, avec effroi, l’avancée du phénomène qui selon eux allait rapidement toucher l’Europe entière. Je compris rapidement que nous étions la cause souterraine de tant de mal. Les hommes aussi finirent par nous trouver, bien cachés sur nos racines. Pendant près de 50 ans je réussis à passer entre les gouttes des différentes attaques visant à nous exterminer. Entre 1863 et 1880, nous vîmes passer des exorcistes, on battit la terre sur nos têtes, inonda notre terre, pulvérisa de l’arsenic, du sel, de l’eau grasse, des excréments, nous fit même cohabiter avec crapauds morts. Bref, l’humanité semblaient avoir perdu la raison. Mais rien n’y fit, nous étions toujours là, au grand désespoir des hommes qui avaient, grâces à leurs méthodes farfelues, uniquement réussi à rendre le sol malade.
En 19063 , je me décidai, en compagnie de certaines de mes consoeurs,  à quitter cette France désormais inhospitalière pour me réfugier en Suisse, terre d’asile où j’espérais trouver la paix pour mes vieux jours.  Nous savions que le vigneron allait trouver son cousin en Valais pour la Pentecôte. Nous remontâmes alors à la surface et attendîmes, valise à la main, la semelle qui passait là tous les matins à la même heure. Bien agrippées au soulier de notre compère bourlingueur, nous prîmes la calèche, puis le train et arrivâmes enfin le 23 mai à bon port. Lors de la visite du vignoble je quittai enfin la semelle voyageuse. Il était temps… J’avais les crocs et des crampes aux pattes. Après avoir prospecté les environs, je jetai mon dévolu sur un pied de Cornalin dont j’avais entendu vanter les mérites. Ah la douce racine… ! Je fus d’emblée conquise. Trop occupée à savourer mon déjeuner, je ne prêtai pas attention aux palabres des hommes. Tant mieux car si j’avais à ce moment tendu l’oreille, j’aurais sûrement perdu l’appétit. Une voisine vint me trouver le lendemain pour me conter ce qu’elle, plus attentive, avait ouï. Peste, vermine de malheur, puceron dévastateur, plaie d’Egypte, aucune insulte ne nous était épargnée. On parlait de nous partout et, ici aussi en terre valaisanne, nos jours étaient désormais comptés. La sentence avait été prononcée et la mort nous attendait. C’est que notre présence avait fait couler beaucoup d’encre et les vignerons avaient été prévenus déjà depuis les années 1870 des moyens permettant de nous exterminer4 . La parcelle que nous avions conquise en 1906 fut donc réduite à néant ce qui fournit aux hommes un répit provisoire. Seule survivante de cette extermination, je me fis discrète jusqu’en 1916, année à laquelle une nouvelle vague d’immigration, portée par la Première Guerre Mondiale, me rejoignit dans les vignes du Valais. J’étais restée seule pendant 10 ans, car entre Vaud – où des cousines séjournaient depuis 1886 – et le Valais,il n’y avait jadis pas de vignes. Mes consoeurs ne purent alors venir me rejoindre. En 1916 donc, la vigne s’était étendue et j’avais enfin des compagnons avec qui partager mon quotidien. Trop occupés à se battre, les hommes n’eurent pas le temps de nous faire la guerre et il faut dire que le sulfate de carbone avait atteint des prix prohibitifs. Nous vécûmes donc dans un climat de calme relatif pendant quelque temps. Les années 1916 à 1930 furent pour nous une période de gloire sans pareil. Progressant avec détermination le long des versannes, sous les chaussures des vignerons et portés par le vent, nous fîmes la conquête de tout le bas Valais. Face à notre avancée, les hommes avaient baissé les bras en de nombreux endroits. Mais nous nous reproduisons si vite5 que notre cohabitation avec l’homme devint rapidement une question d’importance capitale si bien qu’un beau jour, notre victoire eut soudain un goût amer. Sautillant de racine en racine, je goûtai en effet un jour à une sève, qui avait un désagréable petit goût de déjà vu. Il ne me fallut pas longtemps pour reconnaître, à ma grande surprise, la racine de mon enfance, celle-là même que j’avais laissée derrière moi en partant de mon Amérique natale. Intriguée, je remontai à la surface pour m’enquérir des raisons de la présence d’une racine d’outre-atlantique dans ces contrées. La vieillesse avait certes atteint mon corps, mais point mon esprit. Et je compris vite que les hommes avaient enfin trouvé la parade, celle qui mettrait un terme à notre bonheur conquérant. Cette arme de destruction massive avait un nom qui me fait encore froid sous la carapace : La greffe. Alors que sous le soleil pousseraient désormais des variétés indigènes, nous n’aurions plus que des racines américaines à nous mettre sous la dent .  Cette pitance de maigre saveur aura sûrement raison de moi, et c’est sur cette triste note que se clôt le récit de ma vie, celle qui m’a menée d’Amérique en Europe, m’a permis de traverser maints vignobles, d’échapper à bien des périls et m’a offert de nombreuses joies.

Notes:

[1] En été, toutes ces femelles subissent une mue de plus et se transforment en nymphes, qui deviendront elles-mêmes des phylloxéras ailés. Ces phylloxéras ailés pondent à nouveau (sur les bourgeons et les feuilles des vignes), leurs œufs donnant cette fois-ci naissance à des mâles et à des femelles. Ces derniers ne vivent que quelques jours, juste le temps de s'accoupler et de produire l'œuf d'hiver. 
[2] Date à laquelle “un symptôme de consomption” de la vigne est détecté puis expliqué en juillet de la même année comme étant causé par un puceron à la carapace jaunâtre qui se nourrit de la sève du cep.
[3] Les premières traces du phylloxéra furent décelées à Sion en 1906. La petite parcelle touchée fut détruite et le puceron ne réapparut qu’en 1916.
[4] On recommandait alors le traitement de la vigne avec du sulfure de carbone injecté dans la terre au moyen de pals injecteurs. Ce gaz volatile et très explosif tuait les phylloxéras et les ceps.
[5] Chaque été, ce sont plus de 5 générations qui sont conçues de cet unique œuf d’hiver qui éclôt au printemps.

Sources bibliographiques 
Histoire de la Vigne et du Vin en Valais : Des origines à nos jours, édité par le Musée Valaisan de la Vigne et du Vin.
Wikipedia (http://fr.wikipedia.org/wiki/Phylloxéra et
http://it.wikipedia.org/wiki/Daktulosphaira_vitifoliae
)

Réjane Piatti
RomanDuVin.ch 2010


[20/10/2010]



  ENVOYER A UN AMI       IMPRIMER
 VOTRE AVIS SUR CET ARTICLE :
faible   moyen   bon   excellent   >>>>
  
Rechercher dans le site
  


Première visite
RomanDuVin.ch
Partenaires et liens
Droits de reproduction
Publicité
Anciens numéros
Dans la presse
Petites annonces
RomanDuVin.TV
Agenda
Plan du site
Concours
Contact

Missive   

Château de Châtagneréaz - Premier Grand Cru







Classement de sites - Inscrivez le vôtre!